dimanche 2 octobre 2011

Lady Saga

 Quand Tonino Benaquista parle sagas, il parle scénaristes paumés, télé, soap opéras. Quand Biba parle de sagas, Biba parle d’Autant en emporte le vent, du retour de la crinoline, de la fin du vrai sexe, du début des emmerdes (de peau). Quand Shelly Grognard pense saga, elle pense à Twilight et à OHMYGOSHROBPATTINSON. Quand Mme Prudon voulait nous faire lire des sagas en terminale, elle roulait de l’œil gauche, s’agrippait au bureau défoncé, et parlait de Balzac et Zola (auquel on  a finalement adhéré suite à la fameuse scène de brandissage de couilles dans Germinal).
Quand moi je parle sagas, je parle de tout autre chose. Une de mes premières émotions saga fut pour un homme qui avait des couilles (il ne devait pas connaître la Maheude): Le Comte de Monte Cristo, Alexandre Dumas. Un des premiers héritages culturels assumés de mon père (il croit toujours que je n’aime pas Brel –quelle idée aussi de mettre Ne me quitte pas à plein volume le lendemain de mon premier chagrin d’amour). La deuxième émotion saga est née avec ma lecture d’A l’est d’Eden (Steinbeck). Dont j’ai détesté l’adaptation cinématographique (non mais c’est quoi ce James Dean mou du genou? On parle du Diable là-dedans bordel!).
Alors, à 31 ans (l’époque où j’étais encore neuronalement fraîche) j’ai cru que je pouvais m’attaquer à LA saga: la russe. Et, croyez-le ou non, j’ai échoué. Or depuis on esprit ne cesse de me hanter tel un enfant en bas âge à coups de pourquoi pourquoi pourquoi (tais-toi et va te coucher Chuckie). Pour répondre à ces pourquoi, je me suis efforcée à élaborer un léger comparatif entre Les Frères Karamazov (Dostoïevski, que je n’ai pas lu donc) et L.A. Story, de James Frey, que j’ai dévoré (le livre, pas l’auteur –même si ça pourrait expliquer les éclaboussures de sang sur la tranche de son dernier livre).

_Couverture:
LA STORY: (photo) piscine bleue azur, reflet de palmier, petite échelle en acier; ça dit James Ellroy, ça dit David Hockney, ça dit California, Mulholland Drive le jour, ça dit plongez.
LES FRERES: (peinture d’Edouard Munch). Deux hommes, une femme au centre, visages verdâtres, un visage peint en rouge, ça dit amour, ça dit trahison, ça dit huîtres mal digérées, ça dit Le Cri.
_Nombre de pages:
LA STORY: énorme (701. 703 en comptant les remerciements –Josh Kilmer-Purcell je ne sais pas qui tu es mais t’as un nom qui claque).
LES FRERES: énormissime (965).
_Typographie:
LA STORY: normale (en tout cas facilement lisible pour une fille qui brigue le –4 aux deux yeux (mon 3ème ne me sert pas à lire du papier).
LES FRERES: minuscule. J’ai dû emprunter la loupe qu’utilisait ma Nonna pour lire ses Nous Deux (façon comme une autre de s’approprier la langue française). Je suppose qu’entre la taille et l’épaisseur Folio a dû choisir (hin hin).
_Mise en page:
LA STORY: chapitres courts et alternés (qui parfois se résument à un paragraphe). Paragraphes séparés par des étoiles. Fréquents retours à la ligne.
LES FRERES: longues parties (4) divisées en livres, eux-mêmes subdivisés en chapitres, tous numérotés et titrés (parfois même subdivisés en sous chapitres style "a, b, c, etc.). Pas de panique une table des matières aide au repérage. Le hic c’est que les XIV chapitres d’un même livre s’enchaînent sans saut de page. Etouffant comme une chaîne de montage Toyota.
_Propos:
LA STORY: à travers le destin de personnages emblématiques de Los Angeles (le couple venu de l’est, le clochard, l’immigrée mexicaine, le couple d’acteurs gay et lesbien, les gosses des gangs) Frey tente de dresser le portrait géographique, historique et moral de la ville.
LES FRERES: à travers le destin de trois fils (Alexaï, Ivan et Dmitri) Dostoïevski tente de dresser le portrait de l’homme russe, partagé entre la foi et la philosophie matérialiste. Combat entre le vice et la vertu, parricide, désir pour une même femme, sur fond de Russie en pleine transformation du XIXème siècle (merci Wiki –je vous ai dit que je l’avais pas lu).
_Forme et point de vue:
LA STORY: omniscient “intérieur”. Discours indirect libre, présent de narration, alternance entre chapitres de fiction et chapitres documentaires (tous centrés sur l’histoire de LA, sur ses faits divers)= punch, dynamisme, sentiment d’urgence, l’impression que toute la ville est résumée en 700 pages. Caricature peut-être trop facile. Et des tics de style (aucune virgule)
LES FRERES (pour ce que j’ai réussi à en lire: les cent premières pages): omniscient extérieur. L’auteur reproduit les discours et paroles des personnages mais pas leurs façons de penser. Typique XIXème siècle. Narrateur présent avec des tournures  comme “Nos visiteurs”, “le lecteur se figure peut-être mon héros”. On ne s’oublie jamais dans la lecture, Dostoïevski nous rappelant sans cesse que c’est lui qui tient la plume. Longue histoire déliée sans coupure. Volonté didactique.
_Début de roman:
LA STORY: dans le vif du sujet. “Le 4 septembre 1781, un groupe de quarante-quatre hommes, femmes et enfants –les Pobladores –s’établissent en un lieu proche du centre de Los Angeles d’aujourd’hui. (…)Deux tiers des colons sont soit des esclaves africains affranchis ou marrons, soit les descendants directs d’esclaves africains affranchis ou marrons. Les autres sont pour la plupart des Indiens d’Amérique. Il y a trois Mexicains. Un européen”. Hop c’est la fin du premier chapitre et on passe à la fiction.
_LES FRERES: interminable introduction qui retrace la généalogie de la famille Karamazov. “Livre premier, Histoire d’une famille, I Fiodor Pavlovitch Karamazov; Alexeï Fiodorovitch Karamazov était le troisième fils d’un propriétaire foncier de notre district, Fiodor Pavlovitch, dont la mort tragique, survenue il y a treize ans, fit beaucoup de bruit en son temps et n’est point encore oubliée. J’en reparlerai plus loin et me bornerai pour l’instant à dire quelques mots de ce “propriétaire”, comme on l’appelait, bien qu’il n’eût presque jamais habité sa “propriété””. Hop mes doigts se fatiguent vous lirez la suite vous-mêmes.
Verdict: il ne s’agit pas ici d’indiquer qui gagne ou qui perd (ce serait aussi pertinent que de faire une Battle entre Miss Univers et Miss Poitou) mais de voir comment les mêmes ambitions (écrire un roman total) peuvent déboucher sur deux traitements différents. Car traités selon deux siècles différents: l’un propice à la réflexion, au didactisme soutenu (qui démontre certes une volonté intellectuelle certaine mais aussi un manque de confiance en l’intelligence du lecteur puisque tout doit lui être expliqué), aux thèmes philosophiques et religieux. L’autre rythmé par l’urgence et la violence, la participation active du lecteur, par l’efficacité du style. Les Frères Karamazov est présenté comme un chef d’œuvre, et qui suis-je pour contester (personne je sais, c’était une question rhétorique). Sauf que je ne vis pas au XIXème siècle, L.A. Story au moins m’aide à un peu mieux comprendre le monde dans lequel je vis (pas de doute que dans trente ans je m’interrogerai sur le monde dans lequel vivaient mes arrière-arrière-arrière grand parents). Alors je retenterai Dostoïevski.

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